Addictologie : « La réduction des risques devient une clinique des modes de vie » | Hubsante – Promotion de la santé en Nord Pas de Calais

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La réduction des risques (RDR) se situe entre la prévention et le soin, ce qui la rend parfois difficile à comprendre : « c’est une réponse supplémentaire » face aux dommmages causés par certains comportements, a indiqué Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien et président de la Fédération Addiction. Son absence d’intentionnalité thérapeutique la fait percevoir par certains comme complaisante vis-à-vis des consommateurs de produits ou des auteurs de comportements à risque pour leur santé. On lui reproche bien à tort, a expliqué le président de la fédération, d’affaiblir les interdits voire de « faciliter » les usages… Son objectif ne s’inscrit pas selon lui dans l’absolu d’une abstinence mais dans l’accompagnement relatif d’une personne sur un chemin qui lui est propre vers une qualité de vie meilleure. Pour éviter que surviennent des « accidents de la vie » aux conséquences néfastes pourelle.  Le credo de la RDR : prendre les personnes comme elles sont, là où elles en sont. Pragmatique, elle « fait avec la faiblesse humaine », a souligné Jean-Pierre Couteron. 

Faire avec

La réduction des risques se met en place dans le cadre de la rencontre entre un patient et un (ou des) professionnel(s), chacun étant détenteur d’une expérience, d’un savoir mais aussi de représentations.  Elle va au-devant des personnes pour intervenir de manière précoce. Elle ne vise pas d’emblée d’improbables voire impossibles changement radicaux mais se positionne, estime le président de la fédération, comme un « filet de sécurité qui permet aux personnes d’effectuer des allers-retours sur leur parcours sans se fracasser ». Elle devient selon lui une « clinique des modes de vie » qui cherche davantage à aider les personnes à changer leur vie plutôt qu’à changer de vie dans une société terriblement “addictogène”… Un « programme » psychosocial plus que sanitaire, donc, qui ne peut être linéaire. Jean-Pierre Couteron a ainsi montré que la réduction des risques fonctionne bien plus comme une démarche dans laquelle intervient tout un réseau de partenaires de disciplines et d’horizons différents : médical, insertion sociale, éducation thérapeutique, soutien psychologique…

Même si elle n’est pas nouvelle, la RDR continue de déstabiliser : il ne s’agit pas de pointer un interdit légal ou la nocivitié d’un produit ou d’une conduite pour la santé mais de prendre appui sur les difficultés que vivent les personnes. Elle interroge aussi les professionnels du soin ou de l’action sociale. Un des ateliers proposé par ces assises a porté sur la posture qu’ils peuvent adopter face aux personnes, jeunes ou adultes, qui ont des pratiques de consommation ou des conduites addictives problématiques. Beaucoup ne savent tout simplement pas comment aborder la question. « La posture se construit ou se co-construit » au fur et à mesure des rencontres avec les personnes et des échanges avec les confrères et les partenaires, estime Elisabeth Dooghe, directrice de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anppa) Nord-Pas-de-Calais. Pour les animateurs de l’atelier, une posture « aidante » constitue un début. « Juste s’intéresser à la personne », suggère un médecin participant. Dire simplement « je suis inquiet pour vous », propose Anne-Françoise Hirsch Vanhoenacker, médecin au Csapa La Trame, à Roubaix et vice-présidente de l’Anpaa, permet d’ouvrir la porte au dialogue. Et ce quelle que soit la profession : à chacun ensuite, une fois atteintes les limites de sa compétence de passer le relai à d’autres, au sein de son réseau.

Posture

Damien Duquesne, médecin du travail, propose souvent aux infirmières du travail de demander aux patients : « Est-ce qu’on peut prendre un moment pour aborder ensemble cette question ? ». Le fait qu’ils refusent offre aussi une occasion de dialoguer… Cette question se retrouve dans la technique de l’entretien motivationnel, auquel les médecins scolaires de l’académie devraient être prochainement formés, a aussi  indiqué Isabelle Duthilly, médecin de l’Education nationale. Certains professionnels utilisent d’autres leviers que constituent les bilans de santé de l’Institut Pasteur de Lille et des CPAM, des activités collectives (conférence débat, théâtre, etc.) ou l’organisation de moments partagés (séjour à la mer) pour amorcer le dialogue.

Certains participants ont raconté les difficultés issues du télescopage de plusieurs fonctions : le médecin chargé de la prévention peut en effet aussi être celui qui décide de l’aptitude d’un salarié ou d’un apprenti… Difficile pour eux dans ces conditions d’évoquer en confiance un problème de consommation ou de conduire addictive. Certains professionnels déploient des stratégies en offrant par exemple une deuxième chance à la personne quand c’est possible. Ils peuvent aussi orienter vers d’autres professionnels pour mener un accompagnement.

Echanges de regard

Les représentations des professionnels eux-mêmes peuvent les empêcher d’aborder la question avec leurs patients, les résidents, les salariés, etc. « Nous ne sommes pas qu’une fonction, nous avons une dimension intérieure, un parcours, une histoire », a insisté Damien Duquesne. Autant d’éléments qui influent sur la posture et se traduisent, physiquement et psychologiquement dans le positionnement des professionnels.

Les médecins qui fument sont beaucoup moins nombreux que les non-fumeurs à proposer un sevrage tabagique à leurs patients fumeurs, a rappelé Anne-Françoise Hirsch Vanhoenacker… Elle préconise la participation à des moments d’intervision, d’échanges entre pairs sur des situations qui posent des difficultés. Ces moments de réflexion permettent aux professionnels de faire évoluer et mûrir leur posture, a observé Elisabeth Drooghe. Mais aussi, selon Damien Duquesne, d’interroger la dimension éthique de leurs interventions.

Géraldine Langlois