« Les sourds sont très en demande d’information santé » | Hubsante – Promotion de la santé en Nord Pas de Calais

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Bien que le « sentiment d’information » sur la santé des personnes qui ont répondu aux questions du baromètre1 de l’Inpes soit « globalement similaire » à celui de la population générale, le niveau d’information réel semble moins élevé, surtout pour les répondants qui ont des difficultés pour lire, s’exprimer à l’oral ou qui sont sourds depuis l’enfance. L’Inpes voit notamment dans l’absence de réponse de ces personnes aux questions sur certains sujets (comme la maladie d’Alzheimer) « le reflet d’un manque de connaissances ».  

Pour le Dr Benoît Drion, coordinateur du réseau Sourds et santé dans le Nord-Pas-de-Calais, la problématique de l’accès à l’information santé des personnes sourdes diffère beaucoup de celui des malentendants. Les premiers, du fait notamment de leur pratique linguistique (la langue française des signes –LSF- n’est pas une traduction littérale du français) et de leur parcours scolaire, maîtrisent moins bien l’écrit que les seconds. Les supports de prévention écrits largement diffusés ne sont donc pas les plus pertinents pour atteindre les personnes sourdes. Elles sont aussi inaccessibles aux campagnes de prévention à la radio (ou à la télévision si elles ne sont pas sous-titrées).

Privilégier la LSF

Le baromètre montre ainsi que les personnes pratiquant la LSF privilégient certes les professionnels de santé comme source d’information, mais dans une bien moindre mesure que les malentendants, qu’elles comptent autant sur internet que les autres mais bien plus sur leurs proches (famille, amis, collègues) et sur les conférences. « Comme pour les entendants, c’est dans le contact personnel que l’information passe le mieux, confirme Benoît Drion. Et notamment via les pairs. Nous produisons beaucoup de supports vidéo mais ce sont des outils qui viennent compléter » une information préalable, délivrée de préférence en langue des signes. « C’est leur langue, insiste le médecin. L’information se transmet naturellement » par ce biais entre locuteurs qui en connaissent les subtilités, les tournures, les détours et les nuances.

Récurrence?

Outre les vidéos qu’il produit, le réseau Sourds et santé anime donc de nombreuses opérations de sensibilisation et de promotion de la santé auprès des publics sourds du Nord-Pas-de-Calais. Il organise dans toute la région des conférences en langue des signes, tient des stands lors de manifestations « santé » ou propose des visites de centres d’imagerie qui réalisent des mammographies… « Les personnes sourdes sont très en demande d’information », souligne Benoît Drion. Comme peu d’événements leur sont accessibles, elles se déplacent volontiers, et de loin, lorsque des événements en LSF sont organisés. A condition que la communication sur ces événements passe par les vecteurs qui les atteignent et qu’elles utilisent largement, comme les réseaux sociaux. Pour le coordinateur du réseau, les personnes sourdes ont autant besoin que les autres de percevoir les messages de prévention de manière récurrente mais les occasions et moyens d’information sur la santé adaptés sont rares. « C’est souvent un “one shot”, souligne-t-il, il faut le réussir. Et créer des occasions de récurrence. »

Adapter les supports

Le réseau intervient aussi à la demande. Par exemple dans les écoles pour jeunes sourds de la région, par exemple pour évoquer les questions de sexualité. Un sujet sur lequel l’information manque encore plus que parmi la population générale, remarque le médecin. « Nos collègues sourds se sont formés pour savoir comment aborder ces questions avec les jeunes », ajoute-t-il. Sourds et santé accompagne aussi des initiatives comme celle de l’hôpital d’Armentières qui souhaitait sous-titrer en LSF une vidéo qu’il a réalisée sur le dépistage du cancer du sein ou des collectivités qui veulent rendre accessibles aux personnes sourdes leurs conférences sur des sujets de santé.

Au fil des années, le réseau a développé une telle expertise qu’il participe de manière très active à un groupe de l’Institut national de la prévention et de l’éducation en santé (Inpes) sur la création ou l’adaptation d’outils et de supports de prévention adaptés aux modalités de communication des personnes sourdes.

Géraldine Langlois

1Enquête réalisée en 2011-2012 auprès de 2994 personnes de 15 ans et plus vivant avec une acuité auditive réduite et/ou présentant des troubles de l’audition. Un échantillon que les auteurs de l’enquête considèrent comme n’étant pas forcement représentatif de la population sourde et malentendante.

Santé mentale, bien-être au travail, accès aux soins, addictions, sexualité… Le premier Baromètre santé sourds et malentendants montre que la santé des personnes déficientes auditives est moins bonne que celle des entendants.

Les plus grandes différences avec la population entendante concernent la santé mentale, quel que soit le degré de déficience auditive des personnes. « La détresse psychologique est importante » parmi les sourds et malentendants, constate l’Inpes dans son analyse des résultats. Les répondants au BSSM sont deux fois plus nombreux que la population générale à se déclarer en mauvaise ou médiocre santé mentale et trois fois plus nombreux à s’estimer en détresse psychologique. Ils déclarent également cinq fois plus souvent avoir des pensées suicidaires et sont trois fois plus nombreux que la moyenne à avoir tenté de se suicider au cours de leur vie…  Les agressions physiques ou psychologiques au cours de l’année et les violences sexuelles subies au cours de la vie sont aussi deux à trois fois fréquentes que dans la population générale…

« Les symptômes de mal-être sont fortement attribués aux situations de travail », indique par ailleurs l’Inpes. Sept fois plus souvent que la population générale pour ce qui concerne la détresse psychologique et dix fois plus souvent pour les idées suicidaires liées au travail !

Les résultats sur l’accès au soin sont assez dépendants du degré de déficience auditive. Globalement, les répondants (parmi lesquels les sourds profonds sont minoritaires) ont facilement accès au médecin généraliste, au psychologue, au psychiatre ou à l’acupuncteur. Ils se prêtent largement (surtout les femmes) aux propositions de dépistage organisé des cancers. Mais les personnes ayant des difficultés d’expression orale et/ou pratiquant la langue des signes rencontrent plus de difficultés dans leur parcours de soins que celles qui présentent « seulement » des troubles de l’audition. Elles sont les plus nombreuses à ne jamais consulter un spécialiste, à avoir des difficultés pour prendre rendez-vous avec un généraliste. « Ces difficultés retardent dans 30% des cas les visites et pour 18% les empêchent fréquemment de consulter », observe l’Inpes. Autre facteur de renoncement aux soins : la gêne causée par le besoin de recourir à un tiers lors des consultations.

La consommation de tabac, d’alcool et de cannabis est assez comparable chez les répondants au baromètre et dans la population générale. Sauf pour le tabagisme quotidien et pour l’alcoolisation forte au cours de l’année ou au moins une fois par mois, qui sont moins fréquents et pour l’expérimentation de cannabis, qui est un peu plus fréquente.

En matière de sexualité, le premier rapport sexuel survient pour les hommes comme pour les femmes un an plus tard en moyenne que dans la population générale. Les femmes ayant répondu au BSSM sont deux fois plus nombreuses à déclarer n’avoir pas souhaité ce premier rapport. Les répondants sont aussi plus nombreux, quel que soit leur sexe, à avoir eu plusieurs partenaires dans l’année écoulée. Les expériences homosexuelles sont aussi plus fréquentes (surtout chez les hommes). Les répondants sont par ailleurs bien moins nombreux à utiliser le préservatif avec un nouveau partenaire. Corollaire ? Les hommes sont nettement plus nombreux parmi les répondants à réaliser un dépistage du VIH… mais aussi à présenter une IST. La contraception est autant utilisée par les femmes du BSSM qu’en population générale mais la place de la pilule a diminué alors que celle du préservatif et des méthodes « locales ou naturelles » a augmenté. Elles sont aussi plus nombreuses que les femmes entendantes à avoir eu une IVG au cours de leur vie.

NB : Le nombre de personnes sourdes ou malentendantes en France est estimé à environ sept millions. Parmi elles, quelque 100 000 personnes sourdes pratiqueraient la langue française des signes (LSF).