Le cancer dans les premières affiches de prévention | Hubsante – Promotion de la santé en Nord Pas de Calais

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Une expertise de Nathalie Huchette, responsable Action culturelle et pédagogique Musée Curie – UMS 6425 Institut Curie/CNRS-IN2P3.

Aujourd’hui nombreux sur les panneaux d’affichage publicitaire et dans les médias, les messages de prévention du cancer ont réellement pris forme dans les années 1930. Ces affiches de l’entre-deux guerres ont marqué les esprits et amorcé des changements de mentalité.

C’est en 1922 que le cancer est reconnu comme fléau social et devient une cause nationale de santé publique. Les pouvoirs publics créent les premiers Centres de lutte contre le cancer (CLCC), alliant soins et recherches. Mais, dans ces centres, même dotés des équipements prometteurs de radiothérapie de l’époque, le constat est amer : de très nombreux décès pourraient encore être évités si les malades consultaient plus tôt et bénéficiaient d’un traitement sans tarder. Ainsi, une « propagande[ 1]», sensibilisant le public au diagnostic et au traitement précoces, est lancée. Missionnée par le ministère de l’Hygiène publique, l’association La Ligue contre le cancer, née en 1918, placarde la lutte contre le cancer sur les murs des villes, des mairies, du métropolitain, des gares de chemin de fer…

Ces affiches, analogues à celles contre la tuberculose, s’inscrivent dans un changement culturel au moment où la publicité conquiert l’espace public. Quatre affiches sont réalisées durant la période 1920-1940. Après-guerre, en une quinzaine d’années, cinq affiches sortent. Les publicitaires, malgré l’arrivée de la radio et du cinéma, privilégieront encore longtemps ces supports qu’ils font illustrer par des peintres-affichistes célèbres. C’est ainsi que Jacques Nam (en 1923), André Wilquin (en 1947 et en 1952), Paul Colin (en 1950) et Guy Georget (en 1950 et en 1958) contribuent aux campagnes de « propagande anticancéreuse ». Les publications des années 1920 sur lesquelles le texte est majoritaire, s’apparentent aux annonces judiciaires et légales. En revanche, celles réalisées à partir de 1930 s’inspirent de la publicité commerciale, le texte laissant place à l’image. Elles scandent alors des « slogans » : « le cancer peut être guéri s’il est traité à son début » ou « le cancer tuez-le dès son début » et insistent sur le nombre annuel des victimes du cancer[ 2] en constante progression.

Un dessin allégorique vient compléter le message écrit. Les images fonctionnent comme un interprétant du texte ; elles explicitent dans un langage métaphorique, suggestif, ce que disent les mots.

Crabe, épée, bouclier, microscope et éprouvette

Si le message global de prévention reste l’incitation au dépistage et au soin précoces, deux styles se distinguent avant et après-guerre. À ces deux périodes correspondent deux thèmes iconographiques, que l’on peut qualifier ainsi : « le crabe, l’épée et le bouclier » pour le premier ; le « microscope et l’éprouvette » pour le second. Dans l’entre-deux-guerres, la communication utilise la métaphore guerrière et entretient la « crainte salutaire » du mal. Les différents artistes reprennent des images symboliques anciennes, sinon antiques. Le mal qu’il s’agit de combattre ou du moins de prévenir est représenté par un crabe, animal qui connote le cancer depuis l’Antiquité. L’étymologie[ 3] du mot cancer, l’analogie avec la bête à pinces et à carapace, semble n’avoir rien perdu de sa puissance évocatrice.

La métaphore du mal sournois et dévorant qui ronge ses victimes de l’intérieur pour les achever par d’atroces souffrances lui est toujours associée aujourd’hui. « La lutte contre le cancer » est quant à elle figurée tantôt par une femme vêtue d’une tunique drapée, rappelant la statuaire antique, et-ou par des armes : l’épée et le bouclier. Le style est ici empreint de néoclassicisme. Le bouclier ou l’écu et l’épée ont été les attributs des divinités guerrières gréco-romaines, comme Diane ou Minerve. Dans l’Antiquité classique, la femme en armes est une allégorie de la force, du courage mais aussi de la sagesse. L’épée et le bouclier sont les emblèmes du pouvoir et de l’autorité et à la fois symbole de la protection et de la justice.

Si les illustrateurs se sont inspirés de la mythologie grecque, ils ont aussi puisé de l’iconographie de la peste. L’illustrateur Jacques Nam dessine le premier logo de la Ligue contre le cancer en 1919 (image 1), qui est utilisé pour illustrer l’affiche de 1926. Il représente une femme vêtue d’une tunique drapée à la grecque, derrière laquelle se dresse un crabe géant, monstrueux. Ce personnage de femme les bras écartés, n’est pas sans rappeler la Vierge de miséricorde. Revêtue du manteau protecteur, elle est l’une des variantes iconographiques de l’un des thèmes les plus fréquemment représentés dans la peinture chrétienne : celui de la Vierge protectrice de l’Humanité. Le symbole du manteau et la position d’orante de la Vierge, qui le déploie sur les pécheurs pour les protéger, ont largement nourri l’iconographie de la peste au XVIIe siècle. La Vierge est le plus ancien des « saints anti-pesteux ». Si, lors des épidémies d’autrefois, le principal recours consistait à se vouer à la « médecine de la religion », dans le cas du cancer, la médecine est celle des scientifiques. Le sous-titre du dessin de Jacques Nam de 1919 souligne d’ailleurs : « la science vous préservera du cancer ». Cette image transmet l’idée que la femme/science défend l’Homme contre le crabe/cancer.

Image 1 « Logo » de la ligue contre le cancer signé Jacques Nam en 1919

En 1947 et en 1952, André Wilquin utilise également un personnage féminin évoquant les poses de la statuaire antique. Mais contrairement à celle de Jacques Nam, elle est armée d’une épée et d’un bouclier. À partir de 1930, on voit une évolution avec l’apparition des armements : l’épée, le bouclier ou l’écu. L’affiche de 1930 (image 2) est illustrée par un crabe à l’ombre menaçante qu’une épée est susceptible de transpercer. Sur l’affiche de 1950, Paul Colin représente un crabe enserrant un écu derrière lequel émerge une main méfiante. La science ne fait plus que protéger, elle se fait désormais offensive. Après la guerre, surtout après 1950, le style change radicalement. Place est faite à la rationalité proprement scientifique. Les artistes ont recours à deux symboles plus contemporains : le microscope et l’éprouvette, attributs du scientifique.

Image 2 Affiche de 1930, non signée, réalisée par la maison d’édition La Frégate pour la 1ere « semaine du cancer»

Ces objets se retrouvent sur les affiches peintes par Guy Georget en 1950 et 1958. Sur la première (image 3), il a figuré le contour d’un microscope, sur lequel se superposent des formes oblongues évoquant des tubes à essai de taille démesurée. Sur la deuxième, l’artiste a stylisé un chercheur, l’œil posé sur l’objectif d’un microscope optique. Microscope et éprouvette fi-gurent la science (biomédicale). C’est à la science seule qu’il faut désormais se fier, seule capable de « vaincre le cancer ».

Image 3 Affiche signée Guy Georget en 1958, qui réalisera d’autres affiches pour la lutte contre le cancer

Réussir à vaincre la peur

Ces images fortes se sont imprimées dans l’inconscient collectif. Elles visaient à responsabiliser chacun vis-à-vis de sa santé et à développer le recours à la médecine, et en particulier à la cancérologie, comme moyen de prévention, sinon de guérison. Les bons comportements qu’elles préconisaient (hygiène de vie, contrôle médical…) sont toujours valables 80 ans plus tard. Qu’il s’agissait jusqu’à la seconde guerre mondiale de « propagande sociale », ou  « d’éducation sanitaire » pour les décennies 1950 et 1960, et aujourd’hui « d’éducation pour la santé », ces campagnes de communication ont le même objectif : éduquer le public, et surtout, dès le début, combattre le préjugé de son incurabilité. Elles voulaient faire reculer l’idée d’un fatum, du caractère proprement inéluctable du cancer : elles visaient à faire du fléau d’autrefois une maladie.

Que ce soit hier ou aujourd’hui, ces campagnes de prévention réussissent-elles à modifier l’image sociale de la maladie, à vaincre la peur qu’elle suscite ? Ne contribuent-elles pas, au contraire, à ce que cette maladie reste dans l’imaginaire collectif le symbole de la menace de mort ?

Références :

1. Terme non connoté à l’époque qui désignait ce que nous appelons aujourd’hui « communication ». 2. 40 000 décès pour cause de cancer en 1926 ; 75 000 en 1950, 150 000 en 1964. 3. Le mot cancer dérive du grec Karkinos et du latin Cancros qui signifient crabe.

Pour citer cet article :

Paru dans Contact Santé n°235. Prévention des cancers. Certitudes et incertitudes – Automne 2012. Iconographie du cancer dans les premières affiches de prévention (1920 -1960) – Nathalie Huchette p.63-65