Histoire des pandémies | Hubsante – Promotion de la santé en Hauts-de-France

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On sait, depuis des siècles, que certaines maladies contagieuses peuvent donner des épidémies pouvant se diffuser dans le monde entier. Les ravages de ces pandémies ont fortement marqué notre imaginaire collectif, provoquant encore aujourd’hui des frayeurs quand on évoque la peste, le choléra, la variole, la syphilis, et plus récemment la grippe espagnole.

Une expertise de Patrick Berche, Faculté de médecine de Paris Descartes.

Ces pandémies ont plusieurs caractéristiques. Elles surviennent de façon inopinée et se propage dans des populations très sensibles par vagues successives, dont la gravité peut évoluer en fonction du temps vers l’exacerbation ou au contraire l’atténuation de la virulence. Durant le cours de l’épidémie, la maladie frappe de façon apparemment aléatoire, épargnant certains, décimant d’autres. La facilité à franchir les cordons sanitaires semble mystérieuse, car on a longtemps ignoré jusque Pasteur, que des personnes saines en apparence peuvent propager la maladie.

Dévastatrice, la peste bubonique

La peste bubonique est certainement une des maladies les plus effrayantes qu’ait connu l’espèce humaine. On sait aujourd’hui que l’agent responsable est une bactérie, Yersinia pestis, transmise par les puces des rats infectés.

La première pandémie remonte au règne de l’empereur Justinien au VIe siècle. La peste ravage alors tout le pourtour méditerranéen, sans pénétrer l’Europe continentale du fait du faible développement des voies de communication et de la faible densité des populations de rats à l’époque en Europe. Cette pandémie aurait fait plus de 100 millions de morts en 50 ans.

Le fléau est réapparu au XIVe siècle, ouvrant une époque d’épouvante en Europe. Il s’est propagé à partir des rongeurs sauvages  vivant dans les steppes de l’Asie centrale, chez qui la maladie existe depuis des temps immémoriaux.

La peste est importée en Europe par les équipages de 12 galères génoises, fuyant Kaffa, un port de Crimée assiégé par les Tartares. Ceux-ci, frappés par une épidémie, n’ont pas hésité à catapulter les cadavres de pestiférés pour faire fuir les Génois.

La pandémie en Occident débute à Messine en octobre 1347, quelques heures après l’arrivée des galères. La maladie débute par des bubons, gros ganglions très douloureux situés à l’aine ou au creux axillaire. Beaucoup meurent en 24 à 48 heures dans un tableau de septicémie avec souvent des hémorragies. Parfois, la peste peut donner une pneumonie suraiguë, par contact direct avec un patient atteint de métastases pulmonaires, entraînant la mort en quelques heures.

Boccace écrit dans le Décaméron vers 1350 : « En ce temps-là on déjeunait le matin avec ses parents et ses amis ; on dînait le soir avec ses ancêtres dans l’autre monde ».

Dès le printemps 1348, la peste diffuse dans toute l’Italie et gagne l’Autriche, les rives de l’Adriatique, les Balkans, la Suisse, l’Allemagne, puis le pays d’Oc, l’Espagne, les Baléares et la France, transformant en charniers Marseille, Montpellier, Narbonne, Toulouse et Avignon, la ville du Pape. En 1349, elle atteint les Flandres, l’Angleterre, les ports de la Hanse et les pays scandinaves, ainsi que l’Islande qui perd la presque totalité de ses habitants.

La très rapide dissémination de la pandémie est en partie due à la très forte densité de rats en cette époque de prospérité économique. Ces rats pullulent à l’intérieur des maisons, exposant ainsi fortement les populations aux puces vectrices de la  maladie.

La peste bubonique aurait fait en Europe près de 26 millions de morts entre 1347 et 1349, soit un tiers de la population, ainsi que de nombreuses victimes dans tout le monde musulman.

Dans la fresque intitulée « Le triomphe de la mort » au Campo Santo de Pise, on peut admirer de brillants seigneurs caracolant à cheval, jeunes et beaux, enivrés par la vie, qui voient soudainement s’ouvrir sous leurs pas des cercueils pleins de corps en décomposition. Ainsi frappait la malédiction de la ‘’peste noire’’, sans distinction, imprévisible. Le fléau entraîne un dépeuplement des campagnes, une raréfaction de la main-d’œuvre, du brigandage,  des jacqueries, des remaniements sociaux profonds du fait de la disparition de structures sociales hiérarchisées. Après la première hécatombe de 1347-1348, le mal devient endémique avec des résurgences régulières pendant plusieurs siècles. Par exemple, de 1600 à 1786, on compte en France près 76 épidémies de peste. Ceci est illustré par l’épilogue du roman Albert Camus ‘’La peste’’ (1947) : « Il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. » Une troisième pandémie de peste démarrera vers 1890, sans atteindre les proportions de la peste noire de 1347.

C’est à cette occasion qu’est découvert le bacille responsable par Alexandre Yersin, à Hong Kong en 1894.

L’influenza, un virus transmis par aérosols

La grippe est un autre exemple important dans l’histoire des pandémies. Depuis 1933, on sait que

«  l’influenza » est due à un virus transmis par aérosols.

À partir du XVe siècle, on décrit des pandémies frappant le continent européen puis l’ensemble du monde. Chaque siècle est le témoin de trois à quatre pandémies, survenant par intervalles de 10 à 40 ans, dont au moins une est accompagnée d’une forte mortalité.

Depuis l’ère pasteurienne, on a vu l’émergence de 5 pandémies, en 1889, 1918, 1957, 1968, et 2009. La « grippe espagnole » de 1918-1919  a été certainement la plus meurtrière, avec ses  50 à 100 millions de morts.

Au contraire des autres pandémies, où la grippe frappe mortellement surtout les jeunes enfants, femmes enceintes et vieillards, la grippe espagnole tue surtout des adultes jeunes de 20 à 40 ans, dégénérant rapidement en pneumonie mortelle, avec une mortalité de 2% à 4 % des patients, au lieu des taux de 0,1% observés dans les autres pandémies.

On estime que la pandémie de 1918 a touché au moins 25-30% de la population mondiale, n’épargnant aucun lieu ni aucune latitude, atteignant esquimaux ou populations des zones tropicales.

Cette pandémie débute aux États-Unis et évolue en deux vagues.

La première débute dans l’Arkansas en mars 1918 et sévit jusqu’en juin 1918, avec une mortalité modérée. Une seconde vague commence en septembre 1918 avec une très forte mortalité. On sait aujourd’hui que cette forte mortalité est liée à la virulence du virus, dont le génome a pu récemment être reconstitué, mais aussi aux surinfections bactériennes et aux conditions épidémiologiques favorisant une forte exposition des populations, due aux très difficiles conditions de la Première guerre mondiale. Les pandémies sont liées à l’émergence de virus nouveaux par recombinaison à partir souvent de virus aviaires et porcins.

La syphilis, une maladie inconnue en Europe à la fin du XVe siècle

Contrairement à la peste et à la grippe, la syphilis est une maladie nouvelle inconnue quand elle apparait en Europe à la fin du XVe siècle.

La maladie existait à l’état endémique dans les populations d’Amérique centrale et des Caraïbes depuis des décennies. L’équipage de Christophe Colomb l’a rapporté au retour du premier voyage transatlantique en 1493.

L’épidémie éclate d’abord en Espagne, puis à Naples, où elle décime l’armée française de Charles VIII. On l’appelle la « grosse vérole », le « mal français », le « mal napolitain »…

À l’époque, la syphilis débute par un chancre indolore, noirâtre, localisée sur les organes génitaux avec de volumineux ganglions à l’aine.

L’ulcération génitale devient perforante et nécrosée, dégageant une odeur fétide. Les malades souffrent le martyre avec de vives douleurs articulaires et musculaires et se couvrent très rapidement de petites taches rougeâtres (roséole) et de pustules, puis de tumeurs cutanées (gommes) évoluant vers la mort.

Les médecins de l’époque, dont le célèbre Girolamo Fracastor, comprennent immédiatement que cette maladie est transmise par des rapports sexuels, imposant la notion de contagion qui jusque-là n’est pas clairement comprise.

Dans les premières décennies qui suivent l’arrivée de la syphilis en Europe, la maladie évolue de façon aiguë, souvent rapidement mortelle. Vers le milieu du XVIe siècle, elle perd de sa virulence pour devenir une maladie chronique évoluant par phase, comme aujourd’hui.

Cette atténuation de virulence est signalée par Fracastor en 1546 : «  La maladie [syphilis] est sur le déclin, et ne sera bientôt plus transmissible même par contagion, car le ‘’virus’’ devient plus faible de jour en jour ».

Dès lors la syphilis va évoluer sur un mode endémique avec des résurgences.

À la fin du XIXe siècle, il semble qu’il y ait eu une forte recrudescence de la maladie qui touche une partie importante de la population européenne. Par exemple, on estime en 1900 que la syphilis atteint près de 16% de la population de Paris, ce qui est confirmé par les statistiques de mortalité des assurances qui révèlent que la maladie est responsable de 11 % des décès.

La bactérie responsable de la syphilis, le tréponème pâle, est découverte en 1905, et le traitement par la pénicilline, qui guérit très facilement la maladie, n’est généralisé qu’au décours de la Seconde guerre mondiale.

Malgré cela, la maladie connait au XXe siècle des phases épidémiques, notamment en 1947 aux États Unis avec 106 000 cas rapportés, des phases de régressions à partir des années 1960, et une nouvelle recrudescence à partir des années 1990.

Syphilis, Sida, même combat ?

On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre l’émergence de la syphilis au XVe siècle, et celle du sida dans les années 1980. Toutes deux sont des maladies nouvelles,  inconnues, transmises par voie sexuelle et de la mère à l’enfant, à évolution torpide et à effet dévastateur sur la population.

Le virus (HIV) est très proche d’un virus proche de singe (SIV), et aurait été transmis à plusieurs reprises, au cours du premier tiers du XXe siècle, de façon accidentelle à l’homme, à partir d’une population de chimpanzés au Cameroun.

Cela a démarré par quelques cas sporadiques en Afrique, puis par une épidémie limitée, passée inaperçue dans la région de Kinshasa, suivie d’une propagation à travers le monde, notamment aux États-Unis où la maladie a été identifiée.

Le virus est isolé en France en 1983. Aujourd’hui, on estime que 34  millions de personnes sont infectées par le virus, et que déjà 25 millions de personnes sont mortes entre 1981 et 2006.

Conclusion

L’histoire nous enseigne que l’émergence d’une pandémie est liée à de nombreux facteurs intriqués.

Tout d’abord, il faut un contact avec un germe nouveau, souvent d’origine animale, contagieux et virulent pour l’espèce humaine. Ce germe doit pouvoir ensuite se propager dans une  population réceptive, c’est-à-dire non immunisée.

Des facteurs socio-économiques et environnementaux, et surtout le comportement humain vont conditionner  le degré d’exposition aux germes et en définitive induire la pandémie.

Les vagues épidémiques sont directement en rapport avec le degré d’exposition aux germes et avec l’acquisition progressive de la résistance au germe de la population.

Pour citer cet article :

Paru dans Contact Santé n°234 « Risques et santé. États et débats » – Été 2012. Histoire des pandémies p. 62-65